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15 mai 2017

«Tribus»

L’amour en camisole de force

L’incommunicabilité était le thème à l’honneur à Mont-Laurier jeudi soir dernier, alors que six comédiens ont foulé les planches de l’Espace Théâtre pour présenter «Tribus», une pièce écrite en 2010 par l’auteur anglaise Nina Raine.

Simon Dominé , Rédacteur en chef

«Tribus» suit le destin de Billy, un jeune homme sourd qui trouve dans l’amour pour Sylvia une bouffée d’air frais et un moyen de s’épanouir (photo: Simon Dominé – Le Courant des Hautes-Laurentides).
«Tribus» suit le destin de Billy, un jeune homme sourd qui trouve dans l’amour pour Sylvia une bouffée d’air frais et un moyen de s’épanouir (photo: Simon Dominé – Le Courant des Hautes-Laurentides).

On se croit important à la table familiale de «Tribus». Christopher, le père imbu de lui-même, assiste en spectateur aveugle à l’échec de siens. Son fils Daniel s’évertue contre toute raison à la rédaction d’une thèse soporifique, alors que sa fille Alice s’imagine destinée à la carrière d’une grande artiste. La mère, Hélène, prépare quant à elle un roman policier sur l’échec du mariage sans avoir encore déterminé qui était le meurtrier.

Chacun a une opinion bien arrêtée sur l’autre. Christopher? Un «gros cave» qui écrit des livres «pour chialer», aux dires de Daniel. Hélène? Une maman à «l’imagination déprimante». Alice, se prend pour «Mick Jagger» et se drape dans sa gloire même si elle n’a fait que chanter un opéra dans un bar parce qu’elle «est laite comme un cul». Daniel enfin, qui «n’est pas capable» de compléter sa maîtrise.

Dans cette tribu, on ne s’engueule pas vraiment, «on jase», comme dirait Christopher. On s’aime aussi. Si fort qu’Alice fait remarquer que c’est «avec des camisoles des forces». Au milieu de tout ce remue-ménage, il y a Billy, le troisième enfant: «un ange» sourd de naissance, que ses parents ont pris soin de munir d’un appareil auditif pour le protéger, afin qu’il ne se sente pas différent des autres.

Plongée au royaume de l’égoïsme roi

«Je peux pas croire que les seules personnes qui fourrent dans cette maison ont plus de cinquante ans», se désespèrent Alice et Daniel, qui se sont envolés du nid familial pour mieux y retomber. Si Christopher les aime, il se demande quand ces «parasites» vont enfin voler de leurs propres ailes. «Ils ont essayé le monde extérieur, mais ils n’étaient pas capables de s’organiser», analyse-t-il, mi agacé, mi amusé.

Près du piano et de la bibliothèque qui déborde de livres, on s’écoute parler, on se tiraille, on se piétine à grands coups de remarques assassines. «Viens t’engueuler», demande gentiment le père qui trouve dans chaque débat un prétexte pour étaler sa science et sa supériorité intellectuelle. Le roman d’Hélène est «bâclé» comme ceux «qu’ils vendent à l’épicerie», l’ex de Daniel n’était qu’une «petite conne de région» au «charisme d’abris d’autobus» et quand il apprend que son fils Billy se cherche sa propre tribu en apprenant le langage des signes, il explose contre «les crisses de musulmans du monde handicapé» que sont les sourds. Pour lui, le langage des signes, c’est juste de la «fausse jovialité» pour «se bâtir une identité». Hélène a beau lui faire remarquer que «personne n’est jamais assez bon» pour lui, Christopher attaque tous les conformismes et tous les communautarisme, sans admettre qu’il a lui aussi bâti une «communauté fermée» dans laquelle l’égoïsme est roi. «On se fout tous de tout le monde», déplore Alice.

Citoyen de deuxième ordre

Autant dire que lorsque Billy tombe en amour avec Sylvia et prend de plus en plus ses distances avec cette famille qui ne réalise pas qu’elle le traite en «citoyen de deuxième ordre», l’incrédulité laisse rapidement place à la jalousie, à la peine, au déni.

«Entre les deux mondes», Sylvia perd l’ouïe inexorablement et tente en vain de vivre dans «le déni». À ses côtés, Billy prend de l’assurance et essaye de faire admettre à sa famille qu’il est des émotions qui se passent de la traduction des mots, pour autant qu’on soit capable de se glisser dans la peau de l’autre.

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Simon Dominé , Rédacteur en chef

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